Pourquoi observer le ciel étoilé ?

témoignage d'un astronome amateur

Je me rappellerai toujours de cet automne 1986, où pour la première fois j'ai pu distinguer dans la petite lunette de mon professeur de physique la planète Jupiter et ses 4 satellites. Certes, l'image n'était pas bien grosse et un peu instable dans le frêle instrument, mais d'une brillance assez frappante à la tombée du jour. Depuis, la passion a fait le reste. Et parfois cette question: « pourquoi observer le ciel est-t-il si intéressant ? »


Il est difficile d'expliquer cette passion pour les étoiles à un ami non initié à l'observation télescopique. Rien ne ressemble plus à une étoile qu'une autre étoile; pire encore, comment expliquer cet engouement pour une tache floue sensé représenter une galaxie ? Et avec quel culot soutenir que tout cela est beau ? La plupart des objets observables dans les télescopes d'amateurs ont été photographiés en long et en large par les instruments professionnels. Quand à rechercher des taches floues, d'une faiblesse extrême, nous pourrions jouer au même jeu avec un écran d'ordinateur; telle une sorte de jeu minimalise à la limite de la folie ? Toutes ces réflexions seraient parfaitement recevables si on ne tenait pas compte du sens que l'on attribue à l'image, et à tout ce qui s'en rapporte . Lorsque j'observe une nébuleuse ou une galaxie, ou même la lune, il m'est impossible d'ignorer que toutes ces choses me sont hors de portée, gigantesques et que certaines ont peut être même changé d'aspect ou disparues, du fait du décalage du au déplacement de la lumière. j'appellerai cela l'expérience rationnelle. Mais j'aime également rêver, faire abstraction de toute chose lorsque je pose l'oeil à l'oculaire. Toutes les choses de la vie se relativisent et je me sens bien, extasié devant cet univers immense.

Nous sommes rien du tout à l'échelle de l'univers. Et pourtant la vie sur terre est si riche...et fragile. C'est dans ces moments privilégiés de communion avec la nature et le ciel qu'il m'arrive de penser à l'Éternel, de prier Dieu. Durant ces quelques instants, il m'arrive d'oublier soucis et tracas de la vie quotidienne. De retour d'observation, je me sens souvent fatigué, mais tranquille et apaisé.

Je ne pense pas que le simple fait de satisfaire un besoin oculaire (stimulus visuel) soit la seule explication à cet état de fait. Il faut prendre également en compte l'environnement de l'Image: le télescope, sa manipulation, l'ambiance d'une nature calme, la sensation de plénitude, presque d'éternité, l'impression de saisir un instant quelque chose d'inaccessible; (on le ressent particulièrement avec la vision indirecte) un sentiment qui relève à la fois du défi et d'une certaine mémoire consciente et inconsciente d'une expérience passée agréable. J'ai ainsi des souvenirs magnifiques d'observations matinales de la comète Hale-Bopp en 1996. Comment expliquer cette motivation pour se lever en pleine nuit, partir dans le froid, prendre des photographies durant plusieurs minutes, puis voir le jour se lever et la nature se réveiller ? Et cette sensation d'Espoir, mêlé à une fatigue harassante qui vous tiendra compagnie jusqu'au soir ?

S'il suffisait de « bien voir », je pourrai consulter à loisir sur internet un nombre incalculable de splendides photos de nébuleuses, d'amas, de galaxies sans me déplacer. Pourtant, je vous avouerai franchement que ce n'est pas une activité que je pratique très régulièrement, même si je ne la dédaigne pas. Je préfère sans doute ces petites taches floues gravées au fond de ma mémoire aux grandes volutes des galaxies spirales impersonnelles, imprimées sur un beau papier glacé ou un écran. Je me suis aussi posé la question: « Pourquoi ne donne tu pas la même attention d'un point de vue esthétique à des photographies de nébuleuses diffuses qu'à des photographies de nuages bourgeonnants (type cumulus) ? ». A cause du sens donné à chaque image bien sur !


j'aime observer le ciel, car finalement, ce n'est pas forcément une chose facile à réaliser. Il faut apprendre la patience et la résignation face à une météo capricieuse, qui se moque de nos envies. Le simple fait de ne pas rendre l'observation forcément possible immédiatement, mais désirable fait rêver et me permet la projeter dans l'avenir. Et combien de fois n'ai-je pas poussé des soupirs de soulagement et de satisfaction pour avoir trouvé non sans mal après plusieurs dizaines de minutes des galaxie ou des amas tant convoités; La satisfaction d'avoir relevé un défi avec moi même sans doute: seras-tu capable de les trouver ? Enfin, plus inconsciemment sans doute, le simple fait de sortir de nuit en pleine nature n'est pas franchement naturel. Peut-être éprouve-t-on aussi un désir de vaincre cette « peur du noir » qui marque notre petite enfance ?

 

Yves Lhoumeau
Avril 2002